novembre 10, 2020

Né au cœur du Parc national de la Vanoise, le Bleu de Termignon est l’un des fromages les plus rares de France. Fermier, au lait cru, façonné en altitude par quelques producteurs, il offre une pâte friable puis fondante, douce et légèrement acidulée, aux notes florales et délicatement persillées.
Au-dessus de 2 000 mètres, sur les alpages de Termignon en Savoie, se perpétue une tradition fromagère presque immuable : la fabrication d’un bleu au lait cru, strictement fermier, élaboré au rythme de l’estive. Loin des standards industriels, le Bleu de Termignon se distingue par l’apparition naturelle de ses veinures bleutées, issues de la flore de cave et du temps, sans ensemencement au pénicillium. Sa pâte ivoire, d’abord ferme et friable, devient fondante en bouche et libère une douceur lactée, une pointe d’acidulé et une persistance persillée d’une rare finesse. Chaque pièce raconte une histoire d’altitude, de troupeaux proches des herbes montagnardes et de gestes précis transmis dans l’intimité des fermes.
L’histoire du Bleu de Termignon remonte à l’Ancien Régime, lorsque les bergers de Haute-Maurienne vivaient au rythme des transhumances, montant chaque été en alpage avec des vaches de races montagnardes – Tarine et Abondance – parfaitement adaptées aux reliefs et aux variations climatiques. Dans ces conditions d’isolement relatif, le fromage devait être pensé pour durer : la pâte, le salage, les caves naturelles ont été ajustés au fil des générations pour donner naissance à un bleu singulier, enraciné dans les réalités pastorales. Aux XIXᵉ et XXᵉ siècles, alors que d’autres bleus s’industrialisaient, Termignon a suivi une autre voie : la fidélité aux fermes, l’affinage local, la continuité d’un savoir-faire transmis de parents à enfants. Cette constance a eu un prix : des volumes infimes, une diffusion confidentielle, et une réputation forgée surtout auprès des connaisseurs et des fromagers qui, de bouche à oreille, ont entretenu la légende d’un bleu de montagne façonné par la nature. Aujourd’hui encore, quelques familles seulement maintiennent cette tradition. Chacune garde sa mémoire des caves, ses repères d’humidité et de température, ses habitudes de retournement et de soin. L’identité du Bleu de Termignon tient précisément à cette continuité vivante : pas un monument figé, mais un patrimoine qui se rejoue chaque été sur les alpages de la Vanoise.
La fabrication du Bleu de Termignon se déroule au plus près du troupeau et suit l’économie de l’estive. Le lait cru du jour est caillé et assemblé avec celui de la veille, selon une logique d’accumulation qui accompagne le rythme quotidien de la traite. Cette superposition, loin d’être anecdotique, conditionne la texture et la future architecture de la pâte. Les meules prennent corps avec une lenteur voulue, puis rejoignent des caves dont l’air, la pierre, l’humidité et la microflore constituent un véritable terroir d’affinage. Nul besoin d’ensemencer la pâte : les veinures bleues apparaissent avec le temps, révélant l’influence des lieux et la patience des affineurs. Les gestes manuels – salage, brossage, retournements – orchestrent une maturation progressive qui conduit d’une fermeté initiale à un fondant subtil. Loin d’un process standardisé, chaque saison et chaque cave impriment leur signature, ce qui explique les variations naturelles de couleur, d’intensité aromatique et de persillage.
Sous une croûte rustique aux nuances de pierre et d’herbes sèches, la pâte du Bleu de Termignon s’offre d’abord ferme et légèrement friable, puis fond délicatement en bouche. Le profil aromatique s’ouvre sur une douceur lactée et une légère acidité, avant de déployer des notes de foin, de champignon blond, de fruits secs et d’herbes alpines. La présence du bleu, jamais envahissante, apporte une persistance persillée précise qui étire la finale sans la durcir. L’équilibre est remarquable : un caractère montagnard bien présent, tenu par une finesse aromatique qui rend la dégustation limpide et nuancée. Servi à température, le fromage gagne en ampleur et révèle un toucher plus velouté, presque beurré, qui met en valeur le relief du persillage.
La délicatesse du Bleu de Termignon appelle des accords capables de respecter sa trame florale et son acidulé fin. Les vins blancs de Savoie – Jacquère et Altesse – prolongent la minéralité et apportent la tension nécessaire pour mettre en valeur le fondant de la pâte. Un Vin Jaune du Jura, par sa profondeur oxydative et ses arômes de noix, trouve une résonance singulière avec les notes de cave et de fruits secs du fromage. Pour une approche plus caressante, un moelleux à l’équilibre précis, comme un Coteaux du Layon, enveloppe la pointe persillée et offre un contraste gourmand. À table, un pain de campagne au levain, quelques noix torréfiées et des quartiers de poire ou de coing apportent structure, mâche et fraîcheur. Un filet de miel de montagne souligne la dimension herbacée et arrondit la finale.
La rareté du Bleu de Termignon tient à l’addition de plusieurs facteurs : une fabrication strictement fermière, des volumes liés à l’estive et aux troupeaux de montagne, un affinage local exigeant, et une méthode qui ne se prête pas à la standardisation. Cette rareté n’est pas un artifice marketing, mais la conséquence logique d’un modèle pastoral qui privilégie l’équilibre avec le milieu alpin et la fidélité au geste. À la demande constante des amateurs répond une offre volontairement limitée, gage d’identité et de sincérité.
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octobre 16, 2025